Chapter 37 of 39

Chapitre 20 (I)

Une épaisse cape noirâtre serpentait sur le sol blanchâtre. Elle balayait chaque objet sur son passage pendant que les claquements d'une canne résonnaient furieusement dans la cage de l'escalier. Sans distinction, elle frappait sur son chemin le marbre des marches. Elle blessait n'importe objet qui se trouvait sur son passage, pour le plus grand malheur des domestiques affairés à monter, descendre et astiquer les souillures de l'escalier Henri II.

Sans considération ni regard pour ceux qui courbaient l'échine, De Lenclos poursuivit son chemin. Après tout, les domestiques étaient des êtres inférieurs condamnés à la servitude

Bientôt, ils le serviraient.

À cette pensée, le coin de ses lèvres s'élargit en sourire froid de prédateur. Près des portes le séparant de Nicolas de France, il se ressaisit. Il caressa machiavéliquement le pommeau de sa canne, il se questionnait sur la véracité des informations de ce matin. Qui était donc cette femme brune qui avait accompagné ses sbires ? Elle lui semblait dangereuse.

Ses pensées furent interrompues par un brouhaha peu coutumier qui s'échappait des grandes portes aux moulures antiques dans le silencieux château du Louvre.

« Laissez-moi passer, ordonna-t-il d'un ton revêche aux deux gardes qui s'interposaient entre lui et la porte, avec des lances en croix.

— Nous avons reçu l'ordre, Monsieur, de ne laisser entrer personne. », répondit machinalement le jeune officier.

En retirant soigneusement l'un de ses gants, De Lenclos dévisagea le jeune garde, froidement.

Ce n'était pas un ordinaire garde-suisse, à contrario de l'autre homme. Un mousquetaire. L'autre garde aperçut la chevalière du prévôt, et arqua un sourcil, visiblement agité. Telle une vipère prête à étouffer sa proie, De Lenclos s'avança dangereusement vers le mousquetaire, serrant furieusement sa canne.

« Quel est votre nom ?

— Quentin d'Aiglemont.

— Savez-vous seulement à qui vous vous adressez, mousque taire d'Aiglemont ? », siffla le prévôt à son oreille.

Impassible, droit comme un piquet, le jeune homme d'une vingtaine d'année, à la chevelure brune et d'une carrure herculéenne, regarda devant lui. De Lenclos passa sa langue sur ses dents, contenant à peine son agacement.

« Soit. Soit. Soit. Cela est assez inattendu, cracha-t-il en serrant le pommeau de sa luxueuse canne.

— Il en faut bien une première à tous, Monsieur. »

Dieu, qu'il détestait la désinvolture des mousquetaires. Des sombres sots se croyant tout permis. Aussi inattendu, De Lenclos se mit à éclater d'un rire tonitruant, plein d'amertume.

« Votre compagnon est soit d'un courage sans borne soit un simplet. Je ne saurais en quel terme nous devons vous attribuer. »

Nerveusement, le compagnon d'arme d'Aiglemont l'imita

« Vous avez de la chance que, moi, Monsieur de Lenclos ... »

Un vent d'effroi transperça le garde-suisse. Livide, il observait d'Aiglemont, apeuré. Il ne voulait pas avoir affaire à ce prévôt. Sa réputation à Paris n'était plus à faire. Sans réfléchir, le garde suisse ouvrit sa porte.

« Voici qui est préférable, garde ! lâcha-t-il d'un air entendu.

— Vous connaissez les mousquetaires ! pesta le garde-suisse. Il se croi' mieux que tous.

— À qui le dites-vous ? Quant à vous, voici mon laissez-passez, signé par le Roi, Mousquetaire d'Aiglemont. »

À la fermeture des portes, une dispute fusa, loin de déplaire au vieux loup qu'était De Lenclos.

Sous les dorures des appartements d'Henri, De Lenclos devinait les corps de jeunes femmes vêtues de voiles de fumées. Telles des nymphes, elles courraient nu-pieds d'une chambre à l'autre avec des rires qui transpercèrent les tympans raffinés de De Lenclos. D'un geste démontrant toute sa répugnance, il se couvrit le nez avec un mouchoir.

Sous les notes graves que jouait la canne, qui contrastaient avec les notes joyeuses légères, sensuelles du clavecin, le prévôt pénétra dans une somptueuse pièce, moins embuée où plusieurs jeunes de la Cour avaient élu domicile.

Bien. Le Prince ne devait pas être très loin. Cette Isabelle avait de très belles connexions.

Devant De Lenclos, Félix, un jeune philosophe dont Versailles s'était amouraché, courrait saoul en culotte derrière une brune aux cheveux bouclés à moitié nue pour finir sauvagement dans le canapé. À côté, Guillemette de Serres, la confidente de la Princesse de Conti, la petite peste par excellence, elle était à Paris ce qu'était la Montespan à Versailles, se leva indignée.

Dans leur petite alcôve, Marie-Anne, fille de Louis XIV, et François-Louis de Conti jouaient en pleine symbiose. Leur complicité si flagrante sauterait aux yeux d'un aveugle. Malgré l'air enfantin de Marie-Anne était à l'image de son demi-frère, effrontée, faussement ingénue, charmeuse et aussi belle que dangereuse.

Les rumeurs étaient donc vraies. Le prince de Conti galant, charmant, agréable par les mœurs que par la vue, consolait, donc, sa belle-sœur dans le lit conjugal à la vue de tous.

Avec dédain, il réprima les actes de frivolités qui se déroulaient sous ses yeux.

Tout ceci, prendrait fin, très prochainement.

Derrière le petit couple, le vieux prévôt reconnut le comte de Riaux, avachi négligemment sur le fauteuil. Une pipe à la main, les yeux rivés sur le parquet, il recracha la fumée sans prêter attention aux cinq ou six courtisanes qui s'affairaient autour lui.

L'une d'entre elles, une petite femme pimpante et voluptueuse, aux cheveux blonds cendrés avec des boucles anglais, se laissa tomber sur ses genoux et dénoua lascivement le nœud de sa cravate tandis qu'une autre plus disgracieuse malaxa ses épaules. Monsieur Maxilimien, le fils d'un bourgeois ayant fait fortune dans le commerce des denrées exotiques, s'approchait de son acolyte avec une bouteille de champagne à la main. Il claqua l'épaule du comte de Riaux en esquissant un clin d'œil.

« Y'en a qui s'amuse draooooleeeeeeee--------- »

Avant qu'il ne puisse terminer sa phrase, il fut entraîné par une des filles dans les couloirs.

Le comte de Riaux, dont le cœur n'était guère à la fête, repoussa la courtisane. Il pesta intérieurement contre Nicolas en se dirigeant vers la fenêtre. Comment avait-il pu se laisser convaincre par cette fête.

« Fêtons la vie, mon cher ami ! » lui avait-il clamé.

En observant les cours du fleuve, il se demandait comment son ami, Nicolas, voulait fêter la vie alors qu'un meurtrier arpentait impunément les rues de Paris !

Soudain, deux courtisanes en jupons manquèrent de bousculer De Lenclos.

« Monsieur De Lenclos ! »

Nicolas s'arrêta net devant le prévôt. De Lenclos le dévisagea. Avec toute la désinvolture qu'il le caractérisait, Nicolas passa sa main dans ses cheveux pour recoiffer une mèche tombante. Il était vêtu en culotte, essoufflé. Théophile se raidit et se tourna vers l'une des voûtes où se tenait le prévôt.

« Vous, ici ! En voici une jolie surprise ! » s'amusa Nicolas en attrapant au vol une autre courtisane.

Il mordilla son cou, comme s'il mordait dans un macaron pendant ce temps, la courtisane pouffait, comme une idiote, à chaque baiser du prince. Répugnant.

« Où sont donc passées mes manières ?

— En avez-vous déjà eu ? ne put s'empêcher de rétorquer De Lenclos.

— Ne vous vexez point, Monsieur de Lenclos ! Puis-je vous proposer une de ses ravissantes friandises ? s'enquit Nicolas en montrant son harem. Je sens que cette petite vous détendra. »

Ce petit crétin souriant, avec sa bouteille de champagne à la main, était le portrait de son père. Essayant de contenir sa rage, De Lenclos refusa d'un signe de tête.

« Je n'attendais pas moins de vous, Monsieur de Lenclos ! railla le jeune prince en pinçant les fesses de sa conquête. La chasteté est une vertu louable mais ce n'est pas dans mes principes ! »

Aussitôt, Nicolas enlaça sa proie et l'embrassa langoureusement, forçant De Lenclos à détourner le regard, gêné.

De Lenclos se dirigea vers la banquette et donna quelques coups de canne à quelques personnes pour les faire. Il retira sa perruque et patienta. Il prit quelques macarons sur la table basse. Durant un laps de temps qui lui parut comme l'éternité, De Lenclos observa puis s'éclaircit la gorge pour signifier sa présence.

« Une minute, veux-tu ? » souffla Nicolas, charmeur, au creux de son oreille.

La courtisane, rouge et la bouche en cœur, acquiesça à contrecœur. Nicolas lâcha un soupir ennuyé puis se tourna vers l'être qui l'importunait.

« Souhaitez-vous que je vous administre un cours sur l'art de courtiser, Monsieur De Lenclos ? » interrogea Nicolas avec mépris.

— Fait, je vous en prie, s'amusa De Lenclos en s'asseyant. Ce serait un honneur. Néanmoins, ce n'est pas l'objet de ma visite.

— Alors, que me vaut votre visite ? »

De Lenclos leva sa canne et la pointa vers le bandeau qui couvrait la blessure de Nicolas de France.

« Je sais qui vous a fait cette blessure.

— Comment ? », murmura du bout des lèvres Théophile dubitatif.

Nicolas, méfiant et dégrisé, accorda toute son attention à son visiteur. Il avança vers De Lenclos.

« Maintenant que j'ai pleinement votre attention...

— Que savez-vous de cet homme ? Où est-il ?

— Pas si vite, mon bon Prince. »

Nicolas grimaça.

« Que voulez-vous en échange ?

— Comment pouvons-nous que vous n'êtes pas en train de mentir. », interféra le comte de Riaux.

La bouche de Lenclos s'étira en sourire carnassier. Il sortit de sa veste une bourse et la lança à Nicolas.

« Qu'est-ce ? questionna ce dernier en rattrapant la bourse qui semblait vide.

— Considérez cela comme un gage de ma parole. », déclara De Lenclos en se levant.

En se marchant, il glissa à Nicolas qui observait médusé le doigt ensanglanté, ces quelques mots.

« Mon silence en échange de votre confiance. Nous voulons la même chose, tous les deux. »

Il s'inclina, le regard rivé sur les yeux gris du Prince.

« Le Roi n'en saura rien. », délivra le fourbe serpent, silencieusement.

En se relevant, il dit :

« Nous avons tous besoin d'allié à la Cour de France. Si vous souhaitez mettre la main sur Dorian, mon bon prince, vous savez où me trouver. »

Le prévôt s'en alla, satisfait. Il avait piqué l'intérêt de Nicolas. Dans quelques secondes, le prince serait à sa merci. Trois. Deux.

« Ce soir, à 21h.

— Quoi ? s'éberlua le comte de Riaux en se précipitant vers Nicolas. Tu es complétement fou ! Tu ne peux pas faire confiance à ce tartuffe. »

Tartuffe ou non. Le plan machiavélique de De Lenclos était en marche : se débarrasser de ce sale voleur et d'un prince de France.

Tout ceci sans qu'il soit incriminé. La journée finissait bien mieux qu'elle n'avait commencé.

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