« Que caches-tu, Aëla ? », demanda simplement Volupia lorsque celle-ci revint.
*** ***
Aëla se raidit derrière le bar. Nerveusement, elle se mordit ses lèvres inférieures, prise en faute pendant que la coquette Volupia pivotait face à sa proie, les yeux grands ouverts. Celle-ci avança son buste et s'accouda sur le comptoir, battant des cils, impatiente d'écouter les confessions de la brune.
Cette dernière serra le chiffon qu'elle tenait entre ses mains, contre elle, préoccupée. Elle était réticente à l'idée de partager ce qu'elle avait appris. Elle n'avait pas envie d'entendre les remontrances de son acolyte lorsqu'elle saurait qu'elle avait sauvé et laissé filer un espion de la Cour qui en avait après la bande.
Aëla prit, donc, une grande inspiration et releva la tête vers la mutine créature qui jouait avec sa chevelure chatoyante.
« Rien ! » mentit l'intrépide jeune femme en reculant.
Sa voix qui partait soudainement dans les aigus la trahissait. Elle se racla la gorge, prétextant un mal de gorge. Elle rangea une mèche derrière son oreille et fixa sa coquette amie qui affichait un léger sourire.
« Je ne te cache rien du tout, reprit-elle d'un ton plus assuré. Maintenant, peut-on revenir à Paul ?
- Ce regard ?
- Quel regard ?
- Tu as les yeux tout écarquillés.
- Je n'ai pas les yeux tout écarquillés.
- Et, tu cocottes*, dit inopinément Volupia en se peignant les cheveux, qui observait avec curiosité Aëla, troublée. Tu cocottes l'homme à des kilomètres. »
Les joues de cette dernière s'empourprèrent d'une manière incontrôlable. Cependant, le rouge était imperceptible à Volupia, grâce à sa peau tannée. Elle croisa ses bras très hauts et bien serrée afin de se protéger du regard perçant de son amie.
« Tu divagues.
- Vraiment ? » rétorqua Volupia une moue faussement ingénue, loin d'être dupe.
La brune à la peau mate reconnaissait l'étincelle qui pétillait au fond des yeux de son amie qui ne présageait rien de bon.
« Puisque tu ne veux pas me dire ce qui s'est véritablement passé, souffla-t-elle, je le devinerais moi-même. »
La Charmeuse, comme l'appelaient les clients de la taverne, approcha son petit nez mutin vers les lèvres corail d'Aëla, poussant cette dernière dans l'embarras.
« Tu es une vilaine petite cachottière ! Tu rentres tout échevelée, ta tunique est déchirée, pointa-t-elle nonchalamment, et tu changes subitement de sujet. « Mon cÅur se languit de vous. Je ne puis souffre plus longtemps de votre absence », cita-elle en inclinant sa tête, ravie. Cela te rappelle quelque chose ?
- Rien du tout, répondit Aëla dans un éclat de rire en haussant les épaules, masquant son trouble. Cela est niais à souhait !
- Ton nez s'allonge. As-tu cru que je n'avais pas remarqué la lettre que Constant a écrite ? Et, avant que tu ne le blâmes. Non, il ne m'a rien racontée. Il a été muet comme une tombe. Je l'ai juste lu par-dessus son épaule puis je l'ai vue te la donner. Aëla, c'est très vilain de jouer de mentir ! »
Avant qu'Aëla ne puisse s'expliquer, l'insolente Volupia fit un clin d'Åil puis se leva de son tabouret. Une main sur les hanches, elle claironna pleine d'enthousiasme vers la salle enfumée par l'odeur épicée :
« Mes amis !»
Les quelques clients se tournèrent vers le comptoir, les danseuses cessèrent de glousser, les serveurs s'arrêtent en plein milieu de la salle. Tous les yeux étaient rivés sur les lèvres de Volupia.
« Levons nos verres et buvons à la gloire de notre Mauresse* qui a enfin découvert le concept de l'Amour ! »
à l'annonce, Aëla s'étouffa, déroutée. Elle n'en revenait pas du culot de son amie. Certains clients se sautèrent dans les bras. Un tonnerre d'applaudissements gronda. Des sifflements, rires et des marques d'exclamation abondaient la taverne, faisant trembler les tables en bois. Les verres s'entrechoquaient. Toute rouge, Aëla n'avait qu'une envie se terrer et disparaître devant les regards concupiscents. Enchantée, Volupia se retourna toute souriante vers elle en lui tendant une carte qu'elle sortit de son décolleté.
« Tu es une des nôtres. N'oublie pas, le première règle : ne jamais s'attacher...
- Isis ! se hérissa Aëla, furieuse, en lui jetant le torchon. Qu'est-ce que tu racontes ? »
Le linge de cuisine atterrit sur le beau visage de Volupia, surprise. Elle couina en laissant tomber la carte ce qui arracha à la brune à la peau mate un sourire bien satisfaisant.
« Volupia ! corrigea-t-elle en retirant le chiffon à moitié ennuyée, à moitié dégoûtée. La vérité, ma Chère. Tu étais en train de batifoler et profiter des délices de la chair avec lui ! »
La libérée Volupia se pencha en jouant avec délicatesse avec le chiffon bruni et taché.
« Voyons s'il est intéressant. »
Puis sans crier gare, elle glissa un doigt sur les douces lèvres de son amie. Elle se rassit, comme la galante qu'elle était, puis le goûta.
« Pas mal ! approuva-t-elle, les yeux pétillants. Beau. Intelligent. Un zeste d'insolence. Audacieux. Un soupçon d'ombrageux. Il faudra se méfier de ce penchant. »
Les joues empourprées, Aëla fulmina. Les souvenirs qu'elle s'était efforcée d'effacer de sa mémoire s'étaient ravivés.
« Et pour pimenter le tout, riche et puissant ...
- Arrogant. Hautain. Présomptueux. Indolent, énuméra-t-elle, contrariée, en arrachant violemment le chiffon des mains de la Charmeuse. Sot, imbu de lui-même, ivrogne et pensant que l'argent résout tous les problèmes comme tous les nobles ! »
Volupia arqua un sourcil, intéressée au dernier mot.
« Quoi ? grogna la fougueuse Aëla en surprenant les gloussements à peine cachés de son amie.
- Oh là là ! se délecta la Charmeuse. Voici un qui soulève bien des ardeurs en toi ! »
Cette dernière s'inclina en empiétant sur l'espace vital de l'intrépide brune qui se rabroua. Elle prit une mèche aux reflets dorés qui s'échappait de la natte de sa fougueuse amie qu'elle entortilla autour de son doigt.
« Il n'y a rien de mal à prendre du bon temps. J'aurais pris le voile si Dieu était aussi irrésistible ! »
Aëla se déroba en la foudroyant. Elle avait le don de la mettre mal à l'aise.
« T'a-t-il fait grimper aux rideaux ? s'emballa sans tabou Volupia tandis qu'Aëla était de plus en plus déconcertée. A-t-il découvert...
- Il a juste découvert mon poing.
- Oh je savais que tu avais du potentiel !
- Veux-tu arrêter ?
- Seulement si tu cesses de me prendre pour une idiote.
- Il m'a embarrassée. Je l'ai frappé et crois-moi, je lui ai fait passer à cette espèce de savon à culotte l'envie d'embrasser d'autres femmes sans son approbation, cracha Aëla. Fin de l'histoire. »
Volupia secoua la tête et ne put refréner son rire :
« Et, c'est pour cela qui était dans LA chambre ?
- Il s'est évanoui après, point.
- Un très bel homme s'offre à toi et tu n'en profites pas ? demanda Volupia, incrédule. Qu'est-ce qui cloche chez toi ? Tu sais combien de femmes auraient aimé être à ta place ?
- La beauté, est-ce donc tout ce qui importe ? protesta Aëla. Sous prétexte qu'il soit beau, je dois me réjouir et m'estimer heureuse qu'un inconnu m'est embrassée ? M'en voici toute aise, Volupia ! »
Elle récupéra les plats qu'un garçon lui avait apportés. Elle le remercia et continua, horripilée en débarrassant avec hargne :
« Pour qui cet odieux Savon à culotte se prend-il ? Tu aurais dû le voir à se pavaner. Insupportable. Je ne suis pas une chose que l'on dispose à sa guise !
Aëla marqua une pause, hors d'elle, en agitant une fourchette sous le nez de sa galante amie.
« Veux-tu bien éloigner cet objet de moi ? déclara-t-elle en chassant la main d'Aëla. As-tu abîmé autre chose que son beau visage ?
- Peut-être bien. répliqua Aëla en plantant la fourchette dans le bois.
- Aëla, tu ne peux pas faire cela ! Et si on t'avait vue...
- Et pourquoi ? Je n'ai fait que me défendre, après tout.
- Tu aurais fini par être embastillée. Tu es née avec un con*, Aëla. Et, non, avec un vit.
-Inutile de me rappeler, jeta la brune, avec amertume.
- Alors, quand te feras-tu une raison ?
- Jamais ! Parce que je ne suis pas née avec un vit*, je ne suis qu'une marchandise que l'on jette. Un ventre sur patte, bonne à engrosser ? J'aspire peut-être à autre chose...
- Toi qui te plains de la naïveté de ta sÅur Pénélope, roula des yeux Volupia. Tu es bien plus naïve qu'elle, ma chère, ici, dans ce monde hypocrite, ta poitrine que tu caches, ton ventre et tes cuisses sont tes meilleures armes pour gagner ta liberté. Sois intelligente. Ton corps mène à leur vit* qui nous mène à leur cÅur qui les fait plier à notre propre volonté. Satisfais-les, mais protège-toi toujours. Une fois les jambes écartées, je t'assure que leur soi-disant supériorité s'évanouit. Comment crois-tu que j'obtiens mes informations ? Un petit sourire, un peu de flânerie et le tour est joué ! »
Aëla soupira de dépit en partant jeter les déchets des plats dans une hotte pleine à ras bord. Elle ne partageait pas la vision de son amie. Se jouer des autres et les manipuler ainsi lui posaient quelques problèmes de conscience.
« Souviens-toi l'office du Père Bertrand que nous écoutions cachées derrière les colonnes de l'Ãglise. Les femmes sont la porte du diable. L'homme est la perfection, à l'image de Dieu. Quant à la femme, elle n'est que déficience...
- Incapable de raison. Ne vous laissez tenter par les MVLIER*. »
Tout ceci était parfaitement grotesque, songea-t-elle, les joues en feu en fermant la hotte. Elle tira le sac jusqu'à la petite porte, donnant sur la rue où Georges, le chiffonnier*, l'attendait avec une lanterne. La pluie avait cessé de tomber, mais l'air était bien frais et humide. Peu bavard, il lui fit un signe de tête et récupéra sa marchandise qu'il entreposa dans sa charrette. Aëla ne s'attarda pas et rentra immédiatement songeant qu'elle voulait être l'égal d'un homme.
« Tenter d'être à leur hauteur est vain, soupira La Charmeuse* en haussant les épaules nues avec langueur, comme si elle avait déchiffré les pensées de son amie. Nous sommes si supérieures à eux. Enfin, il aurait fait une parfaite distraction. »
Ses yeux brillèrent de plaisir et elle frissonna de gourmandise en imaginant les différentes postures qu'elle aurait pu faire avec lui.
« Imagine toutes les folies ...
- Volupia !
- Peste ! soupira déçue la coquine jeune femme. Tu es si prude, Aëla ! Il semblait savoir s'y prendre. Enfin, tu ne sais pas les délices que tu rates. »
La maligne libertine s'affaira pendant que son amie zieuta un homme à l'autre bout du comptoir. Malicieusement, elle appuya ses coudes, en offrant une vue plongeante sur sa poitrine généreuse qu'elle compressait dans son corset. Juste assez pour suggérer et émoustiller.
« Revenons-en à Paul et les pauvres Bersons, glissa Aëla. Tu ne trouves pas ça étrange de la part du prévôt ?
- Harceler les plus pauvres ? Non. Il n'a pas de scrupule et n'en a jamais eu. Depuis qu'un certain hors-la-loi le défit, lança-t-elle avec satisfaction en croisant et décroisant les jambes, et lui a dérobé sa cassette. Il est déchaîné, paraît-il. Enfin, les Bersons auraient oublié de payer la nouvelle taxe.
- Déchaîné ? »
Volupia opina du chef et chuchota pour ne pas attirer l'attention.
« Les hommes du prévôt ont trouvé un nouveau moyen de terroriser le peuple. Le petit nous a raconté que le père a sorti le certificat actant de sa bonne foi. Les soldats l'ont tout bonnement déchiré tout puis lancé sur le pauvre homme comme de la poudre de perlimpinpin. »
Aëla se crispa, indignée.
« Si ils s'étaient seulement arrêtés là ! rajouta Volupia s'accoudant sur le comptoir en jouant des épaules. Nos chers amis ont menacé le père de dix années de galère s'il ne payait pas toute de suite.
- Quoi ! s'insurgea Aëla. C'est injuste ! Tout cela pour que nos chers souverains s'amusent avec leurs maîtresses. Et, vous avez envoyé Paul au front !
- Il devait bien se lancer dans le bain, un jour ou l'autre. Aujourd'hui ou demain qu'est-ce que cela change ?
- Tout ! grinça entre ses dents Aëla en retroussant ses manches.
- Tu t'en fais pour rien, assura Volupia en secouant sa main. Il te remplacera à merveille. Ne l'as-tu pas entraîné pour cela ? Alors fais-lui confiance. »
Aëla avait confiance en Paul. C'était en les hommes lâches et poltrons du prévôt qu'elle n'avait absolument pas confiance. Cependant, la fraîche Volupia avait marqué un point. Aëla devait se calmer, mais en vain. La brune aux prunelles d'émeraude voulut dire quelque chose. Au même moment, un prétendant s'approcha de Volupia et se mit à genoux pour lui rendre son mouchoir.
« Voici l'heureux élu ! » se réjouit avec coquetterie cette dernière en applaudissant.
Aëla leva les yeux au ciel et s'éclipsa avec une pile de bols sur les bras.
*** ***
De dos, un homme grisonnant avec un épais gilet qui s'effilochait, sursauta de surprise par le courant d'air provoqué par la jeune femme. Les bougies chancelaient lorsque les portes se refermèrent. Il jeta un furtif coup d'Åil à la jeune femme qui était dans un bien piètre état et retourna à sa marmite fumante.
La jeune femme soupira lourdement, frustrée. Elle s'arrêta avant de déposer les bols aussi vides qu'elle dans une bassine d'eau prévue à cet effet. Elle croisa son reflet. Ses yeux verts lui rappelèrent le monstre qu'elle était et les échos de voix de Jeanne refirent surface. Elle jeta les bols dans l'eau qui l'éclaboussa au passage.
Elle se sentait telle une coquille sans âme. Sans prononcer un mot, elle se dirigea vers la table en bois où trônait un énorme pot où étaient entassés quelques ustensiles de cuisine.
Le silence les enveloppait comme une douce alcôve . Seulement, le crépitement du feu chantonnait.
Aëla observa le gilet marron si familier qui habillait le dos légèrement voûté de Joseph qui remuait avec sa louche, délicatement son potage, qui mijotait sur le feu.
Ici, tout lui semblait si lointain. Ici, elle se sentait en sécurité.
Avachie négligemment sur la table, elle ferma ses paupières. Elle savoura simplement l'odeur qui s'échappait des marmites, la douce chaleur si réconfortante de la cuisine de Chez Joseph.
Lorsqu'elle ouvrit ses yeux verts, elle tomba sur un placard.
Même ici, Chez Joseph, elle n'était pas tranquille. Elle le lut : « Chaque individu ayant une information sur ce truand sera sommé d'en informer les prévôts de Paris. Il obtiendra en échange une généreuse récompense de 50 écus. ~ Sous l'autorité de notre bon Roi. »
Son esprit fourmilla.
« La moitié de la somme promise aux hommes. » réfléchit-elle. Qui désirait la voir assassiner l'émissaire du Roi ? Plus elle cherchait, plus la liste de suspects s'allongeait. Ãtait-ce un traquenard De Lenclos ? Non. Ceci n'avait strictement pas de sens. Les Autorités semblaient dépassées.
« Alors qui ? » se demanda-t-elle en examinant le visage de l'homme masqué. Elle glissa ses doigts sur le portrait de l'homme masqué comme pour résoudre ce puzzle.
Le cheval en bois lui indiquait que le Cagoux était mêlé à tout ceci. Ãtait-ce un ennemi à la Cour des Miracles qui lui envoyait un message ? Ãtait-ce une coïncidence si l'embuscade avait eu lieu le même jour où elle cherchait le Berbère ?
On voulait visiblement faire tomber le bandit masqué. Devait-elle craindre pour Paul ? L'émissaire allait-il survivre ? Dans quel pourpier s'était-elle enlisée ? Et qui était-ce le mystérieux cavalier ? Ãtait-ce un sordide employé de Lenclos ? Il fallait qu'elle en ait le cÅur sûr.
Elle soupira de plus belle en jetant le placard au sol, ce qui n'échappa à l'Åil aiguisé de Joseph. Ce dernier se dirigea avec prestance vers la table boisée. Malgré son apparence négligée et sa tenue dépareillée, Joseph dégageait une élégance simple, reflet de sa vie passée. L'homme aux yeux rieurs s'installa en face d'elle.
Sans rompre le silence si mélodieux, il épia Aëla en déposant les deux plats en étain fumants. Joseph en glissa un vers elle. Le menton posé sur ses bras, elle leva son nez avec un air interrogateur. De ses deux mains, Aëla agrippa le bol qui la réchauffait.
« Alors, j'ai cru comprendre que les félicitations sont de mise ! » finit-il par dire avec le timbre grave et puissant.
Lasse, Aëla grogna en levant les yeux vers lui, lui indiquant que Volupia avait juste joué un mauvais tour.
« Mon impétueuse, tes secrets finiront par te causer bien des soucis. »
Joseph plongea sa main dans une corbeille et en sortit un morceau de pain ranci et le coupa afin d'accompagner sa soupe.
Entre eux, les mots avaient toujours été vains. De loin qu'elle s'en souvienne, Joseph avait toujours su deviner tous les maux cachés derrière les mots, les faux sourires et les faux-semblants. Lorsqu'elle était plus jeune, Aëla pensait qu'il était une sorte de sorcier, un peu comme elle. Il était juste habile avec les gens, pas comme elle.
Il y eut quelques secondes de silence après lesquelles la brune frémit pendant qu'elle remua son bouillon où nageait les rondelles de carottes.
« Je te demande pardon, prononça-t-elle, peinée, le cÅur lourd. Je ne voulais pas... »
Elle se tut, incapable d'en dire plus. Un silence s'installa qui lui parut un long supplice. Elle attendait sa sentence avec appréhension.
« Aëla, ce n'est pas à moi que tu devrais présenter tes excuses, la conseilla-t-il. Et tu le sais au fond de toi. Tiens, prends ce papier. »
Elle dévisagea avec plein d'incompréhension Joseph qui lui tendait le placard qu'elle avait jeté.
« Prends-le, te dis-je. »
Elle s'exécuta en fronçant les sourcils.
« Froisse-la, maintenant. Ãa y est, c'est fait. Maintenant essaie de remettre la feuille de papier comme avant, bien lisse. »
La jeune femme tenta de lisser avec la chaleur de ses mains sous le regard amusé de Joseph qui ne ratait rien de la scène. Malgré ses efforts, jamais le papier ne redevenait lisse. Au bout de cinq minutes, elle abandonna et scruta, agacée, Joseph qui se retenait de la taquiner.
Le propriétaire de la taverne s'enquit :
« Tu n'y arrives pas, n'est-ce pas ?
- Ce que tu me demandes est strictement impossible, se vexa-t-elle en posant la feuille de papier. Où veux-tu en venir ? »
Dans la pénombre, l'homme de trois-quarts écarta sa chaise dans un bruit strident. Il se plaça face à elle.
« Le cÅur des personnes qui t'entourent est aussi fragile que cette feuille. Une fois que tu les as blessés, il est difficile de revenir en arrière. Cela, tu le sais mieux que quiconque, non ? »
Il la fixa puis prit sa main tremblotante.
« Les mots possèdent un grand pouvoir qui nous dépasse, souvent. Ils peuvent engendrer une grande joie comme une profonde peine. Comprends-tu ce que j'essaye de te dire ? »
Elle baissa la tête honteuse sur son bouillon. Des mèches tombaient dans ses yeux qui s'embuaient. Aëla le déglutit péniblement. Elle chercha ses mots. Quand elle pointa son menton vers Joseph, elle surprit le regard énigmatique de Joseph sur ses bras couverts d'ecchymoses et de striures. Elle s'empressa de tirer sur sa manche.
Joseph plissa un Åil, d'un air suspicieux. Il ignorait ce qui la poussait à se faire du mal ainsi. Son cÅur se serra. Pourquoi était elle en guerre contre elle-même ? Pourquoi elle repoussait les gens qui l'aimaient ? Tous. Pourquoi elle se haïssait tant ? Elle n'arrivait pas à mettre des mots sur son mal-être. Au fond, elle n'avait guère changé. Il revoyait la petite fille perdue, muette et seule qui se cachait derrière son comptoir qui fallait apprivoiser.
Le propriétaire de la taverne soupira en posant une main sur sa cuisse. Il rompit le lourd silence dans lequel s'était muré Aëla.
« Mon impétueuse, tu es ni un monstre ni une erreur de la nature que tu dépeins à travers un miroir. Ta peau est plus foncée et brune et alors ? Tu es aimée. à mes yeux, tu es un miracle qui semé une petite graine d'espoir dans notre vie. Un miracle qui nous a éclairés à nos heures les plus noires. Ce n'est pas pour rien que tu t'appelles Aëla. »
Perturbée, Aëla fronça les sourcils.
« Certes, tu n'as pas la peau blanche comme moi, ni les boucles du Mousquetaire, ni le nez de Gabriel, ni la blondeur candide de Pénélope, ni les taches de rousseur des enfants terribles. Notre sang ne coule pas dans tes veines. »
Il s'arrêta et lui serra la main avec douceur.
« Mais, sache qu'à chaque fois que je te regarde, je vois le sourire de Pénélope. Tu as le caractère et la générosité de Jeanne. Je vois l'ingéniosité du Mousquetaire. Je lis la détermination de Gabriel. Tu as hérité de mon sens de l'humour. »
- Si étrange dont je me serais volontiers passé.
- Jeune fille, tu dépasses les bornes avec ton insolence. » répliqua-t-il en lui pinçant la joue.
Les yeux de Joseph se rétrécissaient et ses pattes d'oie sillonnaient ses joues. Son rire tonitruant donna un peu de baume au cÅur à Aëla dont ses lèvres formaient un faible sourire.
Avant que son impétueuse ne puisse dire quoique ce soit, Joseph prit son visage entre ses deux mains rugueuses, le plus sérieusement du monde.
« Tu as l'entêtement de Jeanne et son amour des sciences. Tu as l'insolence de feu Aurore de Berry* et son idéalisme, le courage du Mousquetaire. Anselme a ton audace et Sophie, ton empathie. Sans oublier, tu as hérité de ma malice et mon charme légendaire. »
Emporté par son discours, il plaqua les mains de plus en plus fort. Touchée, Aëla réprima tant bien que mal ses larmes qui ne demandaient qu'à s'échapper.
« T- » essaya-t-elle d'articuler en vain.
Avec ses yeux embués, elle désigna les mains plaquées de par et d'autre de ses zygomatiques qui l'empêchaient d'articuler.
« Excuse-moi, la lâcha-t-il. Aëla, il est bien vain de tenter de ressembler à tout le monde puisque tout le monde est composé de chacun et que chacun ne ressemble à personne. Tu dois être fière de toi. Nous sommes différents de toi, cependant ici... »
Joseph pointa son cÅur.
« Repose, chaque partie de nous. Tu es nous. Et, lorsque tu croises ton reflet, je veux que tu voies la magnifique jeune femme que tu es... »
Aëla bondit dans les bras si réconfortants de Joseph qui l'accueillirent avec toute l'affection d'un père. Elle cacha ainsi les chaudes larmes qui dévalaient le long de ses joues. Ãmu par ce geste spontané, Joseph la serra fort et lui tapota tendrement le dos.
« Que tu le veuilles ou non, mon impétueuse, tu dois composer avec nous, lui glissa-t-il. Nous ne te lâchons pas. »
Ils restèrent ainsi pendant quelques instants jusqu'à ce que les échos d'une bagarre les interrompent.
« N'y a-t-il pas moyen d'être tranquille ici ! » dit-il en s'écartant à contrecÅur de celle qui considérait sa fille.
Joseph déposa un doux baiser sur le front. Avant de partir, il tourna le papier et prononça une phrase bien mystérieuse.
« Certains combats peuvent mener à sa perte. De Lenclos n'est pas un enfant de cÅur. Dorian Blaise devrait faire attention à ses ailes, l'avertit-il. Voyez le sage que je suis devenu ! Je deviens sénile ! »
Sur ces mots, il quitta les cuisines en sifflotant.
Le soudain bruit l'interpella. En essuyant ses larmes, celle-ci se tourna. Le poignet de la porte du fond des cuisines tournait. Quelqu'un tentait de rentrer de force.
Aëla se leva immédiatement. Avec un chandelier, elle se fila derrière la porte et attendit que celle-ci s'ouvre pour surprendre l'agresseur. Une cape qu'elle identifia comme la cape du mystérieux sauveur franchit le seuil de la porte.
« Ah ! » sursauta l'individu effrayé en découvrant Aëla prête, à l'attaquer.
Aëla s'arrêta juste à temps en reconnaissant la voix féminine. La personne posa sa main contre sa poitrine, en tentant de se remettre de sa peur.
« Bonté Divin, Aëla ! Ce n'est que moi ! Veux-tu bien lâcher cet chandelier. Tu m'as fait peur ! »
La jeune femme retira sa capuche laissant tomber en cascade ses longs cheveux blonds.
« On doit te parler d'une affaire urgente ! » dirent en chÅur Pénélope et Sophie, surgie de nulle part, l'air grave.
*** ***
Merci d'avoir lu ce chapitre
Je ne suis pas très satisfaite de ce chapitre.
En média : Joseph - Pénélope
Musique: Monster d'Eminem ft Rihanna ©
Con* : sexe féminin vit* : sexe masculin Aurore de Berry* : la femme du Mousquetaire
MVLIER*: femme en latin et acronyme pour M la femme mauvaise est le mal des maux V : la vanité L : la luxure I : l'ire E : La Furie R : la Ruine
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